Presse
Gernot Rohr Le magicien de l'OGCNICE

Par la fenêtre du
bureau de Gernot
Rohr, on
aperçoit le rectangle vert des terrains d'entraînement où s'époumonent les
joueurs, bordé par des carcasses de voitures et une cabane de ferrailleur sortie
d'un film néoréaliste.
C'est peu dire que l'OGC
Nice n'a pas encore le standing d'un club de Ligue 1. Mais qu'importent ces
conditions de travail indignes, le lino
et les murs pisseux du siège du club où s'accrochent d'antiques coupures de
presse : Gernot Rohr est un entraîneur heureux. Heureux comme un Allemand en
France. Sous sa houlette, l'OGC Nice, 19e budget de
Ll et leader improbable
du championnat, fait la nique, dans son stade vétusté,
aux cadors
comme l'OM ou
le PSG. Et
Nice, cette « ville de vieux », souvent synonyme de fric et de magouilles aux
yeux du reste de la France, n'en revient pas de se découvrir si jeune, si
travailleuse, si solidaire au miroir de son équipe de « smicards ».
Tout cela grâce à ce providentiel Germain. C'est lui qui a bricolé cette équipe
de laissés-pour-comp-te, prêtés par d'autres clubs ou dénichés dans des
divisions inférieures. Lui qui, faisant accepter à ses joueurs des sacrifices
financiers, s'est battu pour que le club ne soit pas rétrogradé en troisième
division pour cause de déficit. Lui, enfin, qui a insufflé à ses Aiglons esprit
de revanche et organisation d'acier. Sans jamais forcer son naturel souriant.
Rien du Teuton tel qu'on l'imagine chez ce natif de Mannheim, au français
nuancé, au physique sans aspérités de Rhénan moyen. Rohr mène son monde avec une
gentillesse imperturbable. Convaincu qu'on obtient plus par la douceur que par
l'autoritarisme. «Il adore communiquer, pour lui, c'est un jeu ", note un
journaliste. Une seule chose fait sortir de ses gonds le pacifique Allemand :
que ses joueurs, quand ils forment un mur sur coup franc, préfèrent prendre un
but qu'un ballon dans la figure ! "Le coach, il est dur mais cool », approuve un
joueur. Rohr joue la transparence en ouvrant les vestiaires aux journalistes,
fait voyager ses joueurs en avion de ligne. 11 sait que son équipe commencera à
perdre le jour où elle oubliera d'où elle vient. «Chez nous, souligne-t-il, le
joueur le mieux payé, le Brésilien Everson, émarge à 23 000 euros par mois. »
Autant dire rien dans le îoot actuel! Même si, succès oblige, Rohr, comme ses
joueurs, roule en Jaguar - un prêt gracieux du concessionnaire local... A
presque 50 ans, l'entraîneur franco-allemand accueille cette réussite tardive
sans esprit de revanche. Du football hexagonal, tout au long d'une carrière
erratique, il a connu le meilleur, quand il jouait à Bordeaux aux côtés de
Giresse et Tigana, mais aussi le pire : les défaites à répétition, les sifflets
imbéciles à cause de sa nationalité, ou les gradins déserts quand il entraînait
Créteil.
Rien pourtant n'a pu entamer sa francophilie, héritée de ses parents. L'histoire
d'amour de la famille Rohr avec la France a commencé en 1945 derrière les
barbelés d'un camp de prisonniers de guerre, en Artois. Prof de lycée dans le
civil, M. Rohr père, capturé sous l'uniforme vert-de-gris, y entraînait une
équipe qui disputait des matchs intercamps. "Mon père a laissé croire qu'il
était le frère d'Oskar Rohr, un international allemand qui avait terminé
meilleur buteur du championnat de France en 1938 sous les couleurs de Strasbourg
et qui était en fait son oncle. Grâce à cela, il a été libéré au bout d'un an au
lieu de deux!» sourit le malicieux Gernot.
Lui-même, suivant les traces de son grand-oncle, a entamé une carrière pro dans
les années 70 sous le maillot du grand Bayern de Munich de Franz Beckenbauer ("
la classe incarnée, la sérénité, le fair-play, et de terribles coups de gueule
dans les vestiaires », se souvient-il). Mais bientôt une blessure allait faire
bifurquer Rohr vers les Girondins de Bordeaux. De 1977 à 1989, ce défenseur
estampillé « rigueur germanique » a joué les chiens de garde, aux basques des
plus grands artistes du ballon, comme Maradona ou Platini. N'hésitant pas, un
jour, à infliger un traitement de choc à son ex-coéquipier Giresse, passé chez
l'ennemi marseillais 1 « Soitj 'acceptais de faire ce genre de boulot etj 'avais
ma place, soit je refusais et je la perdais », commente Rohr. Son entraîneur de
l'époque, Aimé Jacquet, se souvient d'« un joueur moyen qui compensait ses
lacunes par son agressivité, sa faculté d'intégration et sa lecture du jeu
exceptionnelle".
C'est Jacquet qui lui a donné l'amour du métier d'entraîneur. Devenu formateur
des jeunes chez les Girondins, Rohr a effectué plusieurs intérims à la tête de
l'équipe première, emmenant les Zidane, Dugarry, Lizarazu jusqu'en finale de la
Coupe d'Europe face... au Bayern. En récompense de quoi il fut renvoyé à ses
équipes de jeunes et remplacé par le sulfureux Rolland Courbis ! Le gentil
Gernot a-t-il alors manqué de caractère ? Non ,amoureux du Sud-Ouest, il a
privilégié, dit-il, sa vie privée. "Je suis resté à cause de ma maison de
Lège-Cap-Ferret, pour voir la mer monter et descendre et le soleil se lever sur
le bassin d'Arcachon. »
En 1998, il a cependant repassé le Rhin, pour devenir manager du club de
Francfort. Nouvelle déception. « L'entraîneur du club, explique-t-il, avait des
méthodes dépassées, prussiennes, il gueulait sans arrêt. Le garçon par lequel je
l'ai remplacé ayant été à son tour limogé, j'ai démissionné par solidarité. » La
belle aventure de Nice est pour lui la plus douce des réhabilitations. Seule
inconnue : dans la 5e ville de France - où il habite dans un palace de la
Promenade des Anglais -, aura-t-il les moyens de construire du solide ? Son
effectif risque d'être pillé dès la fin de saison. Et puis, il y a les salades
niçoises... Le club a pour principal actionnaire le premier adjoint du maire, en
guerre ouverte contre celui-ci. Et le « Gym »pourrait bien servir de machine
électorale... "Si Rohr a une bonne proposition ailleurs, il ['étudiera, estime
son ex-coéquipier Marius Trésor. Gernot est aussi un businessman. " Une allusion
à l'hôtel que Rohr possède à Cap-Ferret, acheté avec les primes de la Coupe
d'Europe 1996... "Le foot est devenu un business, nuance Aimé Jacquet. Mais
Gernot fait partie de ces grands entraîneurs qui savent que le plus important
est le terrain. Je suis frappé par sa sérénité. Même s'il reste quelqu'un de
secret. »
C'est quand il parle de son pays natal que ce fin diplomate dévoile le fond de
sa pensée. L'entraîneur de l'OGC Nice apprécie Schrôder, « un type sympa qui
adore le foot", mais se dit plus proche de la CDU que du SPD. La réunification ?
Mitterrand a été « ridicule » de s'y opposer : plus aucune raison d'avoir peur
de l'Allemagne. "Nousla génération d'après guerre, nous sommes nés après ces
histoires, nous ne nous sentons pas coupables », lance ce Germain décomplexé.
Qui pourtant, en 1998, s'est senti le devoir d'organiser un match au bénéfice du
genda-me Nivel, massacré par un hooligan allemand. Déjà, les télés d'outre-Rhin
s'arrachent cet oiseau rare pour commenter le 40e anniversaire du traité
franco-allemand. Entre ses deux pays, unis par un mariage de raison, Rohr trouve
que cela ne va pas si mal. «Il y a complémentarité et admiration réciproque,
comme dans un couple qui fonctionne. " Avec sa compagne bordelaise, il vient
d'être papa d'un garçon. Un petit Européen, auquel il a donné le prénom de
l'oncle Oskar, le « bomber » qui terrorisait les défenses françaises dans
l'entre deux-guerres. Mais avec un « c » à la place du «k » •
